La Noël d'Ingrid Betancourt 


Un page un jour cherchait une source sacrée

Pour y puiser de l’eau pour le roi qu’il servait

Quand il vit en marchant sur un arbre élevé

Un enfant ravissant qui gravement pleurait.

 

Il s’enquit de ses pleurs et l’enfant répondit :

« Là-bas dans mon pays tous les espoirs sont morts

Pour s’être tous brisés contre les coups du sort

Dans les yeux assombris plus rien ne resplendit

 

Car le malheur funeste a endurci les coeurs ;

Plus personne ne crie pour un enfant qui meurt

Pour un bonheur détruit ou pour un ange en pleurs

Je suis loin de ma mère et tant d’autres des leurs

 

Tant de jours ont passé et n’ont rien apporté

Que le silence affreux de l’âpre indifférence

Et que les durs sanglots de l’obsédante absence

De l’être que l’on aime et qui nous a quittés ! »

 

« Hélas ! lui dit le page empli de désarroi,

Je ne sais que te dire et je n’ai pas les mots

Pour te réconforter et consoler tes maux

Et c’est pourquoi je sers et m’aliène à un roi

 

Car je veux oublier pour ne pas l’affronter

Le refrain torturant des enfants malheureux

Et des larmes versées par les plus valeureux

Se heurtant sans répit au triomphe éhonté

 

De la souffrance injuste et de la lâcheté ;

Mais je connais un sage, anachorète insigne

Qui vit dans la nature et déchiffre les signes

Que la beauté du monde offre à sa pauvreté ;

 

On dit qu’il a percé les plus profonds secrets

De la source où je vais pour le roi mon seigneur

Chercher l’eau bienfaisante annonçant le bonheur

L’eau magique et bénie de la source sacrée ;

 

Peut-être saura-t-il apaiser tes tourments

Et apporter un baume à ton chagrin si pieux. »

L’enfant alla trouver le sage ami des dieux

Et lui dit sans faiblir dans un cri alarmant :

 

« La gloire et le pouvoir sont aux mains des plus vils,

Les vrais héros sont morts ou bien, emprisonnés,

Ils attendent en vain qu’on vienne leur donner

Tout ce qu’eux donneraient si la foule servile

 

Se décidait enfin à se mobiliser

Pour que leur soit rendue la noble liberté

D’agir et de combattre avec fraternité

Pour rendre le sourire aux plus martyrisés ;

 

Certains sont déjà morts d’avoir voulu lutter

Ils sont morts dans l’oubli sans qu’aucun ne se lève

Pour venir les aider et se joindre à leur rêve ;

Mais bien après leur mort l’infâme société

 

S’est mise à les louer, à les récupérer

Et à encenser ceux qu’elle avait laissé tuer ;

J’ai beau chercher partout, dans le ciel et les nuées,

Je ne vois nul espoir d’avenir avéré

 

Pour ceux qui sont vivants, pour ceux qu’on peut sauver

Si dans aucun pays une voix ne s’élève

Pour alerter le monde et prendre la relève

De leur force affaiblie, de ce dont ils rêvaient ! »

 

En entendant ces mots le sage eut un sursaut

Mais il se reprit vite et parla en ces termes :

« Ta douleur est sacrée et dans son cri enferme

Bien plus de vérité que bien des discours sots ;

 

Ne lui répond souvent que le vibrant silence

Du soleil et du vent, de la nuit étoilée,

Qui semble receler la réponse voilée

Envoyée par les dieux, par-delà la distance,

 

Aux prières zélées des otages qui tremblent

Dans le vide insensé de leur lointain péril

Et à ceux qui fervents les soutiennent fragiles

Pour qu’ils soient réunis et communient ensemble

 

Dans la muette beauté de leurs intentions pures ;

Crois-moi, si le Divin l’a rendue invisible

En a fait un secret, un trésor indicible

C’est pour la maintenir à l’abri des souillures

 

Et des sarcasmes vils de la foule perverse ;

Laissons-là flagorner les assassins vainqueurs

Et recherchons l’espoir dans les élans du cœur

Des êtres enivrés par les rythmes qui bercent

 

Les sons de ta chanson, les vers de ce poème

Et sans jamais faillir doucement les entraînent

Vers un Sens inconnu, résolution sereine

Des dangers que tu crains pour tous ceux que tu aimes ! »

 

Et voyant que l’enfant restait désemparé

Et répétait toujours, d’un ton désespéré :

« Quels motifs puis-je avoir pour encore espérer

Réunir dans la joie ceux qui sont séparés ? »

 

Le sage réfléchit et finit par lui dire :

« J’ai entendu parler d’un mage vénérable

Que nul n’ose approcher, bien qu’il soit très affable

Pour ne pas le troubler et le laisser prédire

 

Les oracles rêvés que ses dons lui proposent ;

C’est lui qui a créé cette source sacrée

Mystérieux écrin dans lequel sont ancrés

Les arcanes du temps et de l’être des choses ;

 

Va le trouver ; lui seul a peut-être une idée

Pour soulager ton âme et émouvoir les dieux ;

Et ne crains pas, ami, d’importuner ses yeux

Car ton esprit est pur ; il se doit de t’aider. »

 

Et l’enfant vit le mage et voulut lui parler

Mais le mage envoûtant lui dit de se calmer

Car il avait perçu les lueurs animées

De fureur et d’espoir, de sanglots refoulés

 

Du regard éloquent de l’enfant éploré

Et voulait éviter à celui-ci la peine

D’avoir à exposer de nouveau sa géhenne ;

Il le couvrit des plis de son manteau doré

 

Et lui dit donc confiant en contemplant l’azur :

« Je connais ton chagrin car il porte le monde

Qui sans lui sombrerait dans l’indigence immonde ;

Il paraît sans issue et pourtant je le jure

 

J’ai vu un jour en songe un oiseau prophétique

Sur son corps chatoyant se dessinaient multiples

Des visages souriants fiers de tous les périples

Accomplis dans la foi et la paix des cantiques

 

Il semblait emporter avec lui dans son vol

Un être délivré du sort qui l’emprisonne ,

Les ailes de l’oiseau lui servaient de couronne

Et ses plumes nacrées l’entouraient d’une étole ;

 

Dans le sillage bleu de sa queue luxuriante

Jaillissait la splendeur de la mer frissonnante

Se mêlant à la buée des cieux tourbillonnante

Dans l’horizon éclos de leur union naissante

 

Et cet oiseau m’a dit : « Je suis formé des larmes

Versées par les amants éperdus de la paix

Qui épris d’absolu se sont sentis happés

Par le vertige sain de leur refus des armes ;

 

Et je porte en mon sein la preuve salvatrice

Que leurs sanglots si beaux n’ont pas coulé en vain

Puisqu’ils m’ont engendré, moi qui né des ravins

De la folie sans nom des affres destructrices

 

Les défie à présent pour incarner l’espoir

Que les peuples sauront unifier leurs efforts

Dans leur désir de paix ne former qu’un seul corps

Et si l’un d’eux connaît de furieux déboires

 

Se lever vaillamment pour lui rendre l’espoir ;

Et que de l’harmonie des pleurs entremêlés

Surgira un oiseau dont le courage ailé

Portera son ami très loin du désespoir ! »

 

 Sabine CUNI
décembre 2004