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Le
temps est magnifiquement beau. Je suis à Saint Domingue et dans la
chaleur tropicale de ce début d´après- midi ma voiture longe la mer
des Caraïbes. Je vais au Lycée Français chercher mes deux enfants
Mélanie et Lorenzo, les deux enfants d´Ingrid. Je regarde la mer, ici
si calme, si tranquille. Je la regarde droit vers le sud. De l´autre
côté de l´horizon, je le sais, à 1000 kilomètres à peine, se
dresse la montagne sacrée de Santa Marta, sanctuaire des pacifiques
indiens kogis, sentinelle avancée du continent sud américain qui du
haut de ses 5 800 mètres veille sur la Colombie, veille, je veux le
croire, sur Ingrid, sur Clara, sur leurs 3000 compagnons d´infortune
qui s´efforcent de survivre, là-bas, quelque part dans le silence de
la jungle.
D´où quelles viennent les nouvelles du monde sont mauvaises: Irak, Palestine, Afghanistan, Tchéchènie, pays et peuples martyrisés dont aujourd´hui je partage tellement les souffrances, dont je me sens tellement solidaire. Qu´ils me pardonnent de me joindre au cortège de leurs horreurs quotidiennes avec le drame que vit notre Colombie. Oui, les nouvelles sont mauvaises : la semaine dernière une voiture contenant 200 kg d´explosif a ravagé un club d´hommes d´affaires dans le nord de Bogotá, résultat 33 morts dont 6 enfants et 168 blessés. Hier à Neiva, ville du sud colombien un attentat a provoqué la mort de 15 personnes. Triste litanie des chiffres, la Colombie est tout simplement depuis 30 ans, le pays le plus dangereux de la terre: 37,000 hommes, femmes et enfants y perdent chaque année la vie de manière violente. La sortie du Lycée est joyeuse, pleine de rires d´enfants. Comme chaque jour les grands yeux interrogatifs de Melanie m´attendent. " Alors, papa?" me dit-elle. Cet "alors", je le porte en moi comme une croix depuis bientôt 365 jours. Silencieux, attentif, Lorenzo écoute à l´ombre de sa soeur : " Aujourd´hui, en approche de l´aéroport de Neiva, un Cessna d´observation transportant 4 américains et 1 colombien a été abattu par la guérilla, sans doute les FARC ( Forces Armées Révolutionnaires de Colombie). L´armée a retrouvé, morts d´une balle dans la tête, un américain et le colombien. On pense que les 3 autres américains sont vivants et otages des FARC". Mélanie est en terminale S. C´est une bonne élève. C´est surtout une jeune fille qui, bien que déchirée par le calvaire de sa maman, refuse de céder au chagrin. " Papa", me répond-t-elle " si les FARC détiennent des otages américains, peut-être le Congrès des États-Unis sera plus sensible qu´il ne l´est à la perspective d´un accord humanitaire pour échanger les otages contre les prisonniers FARC, peut-être pourront-ils faire pression sur le Président Colombien,Alvaro Uribe." Jour après jour, je suis émerveillé par la clairvoyance de ma fille. Dieu qu´elle ressemble à sa mère. Son visage souriant et parfois fragile ne parvient pas à cacher une détermination de tous les instants. Demain elle s´envole pour le Canada. A Montréal, Gilles Cavin et les comités de soutien pour la libération des otages en Colombie l´attendent. Avec eux, elle va battre le pavé québécois par moins 30 dégrés et avoir un entretien à Ottawa avec le Ministre des Affaires Etrangères Canadien, Bill Graham. " Papa, ce sont les vacances de février, il faut en profiter pour parler, pour faire parler de maman et des otages". Le 23 février, date anniversaire de l´enlèvement d´Ingrid et Clara, je la retrouverai à Paris pour marcher avec elle et tous les comités de soutien, de la Place de Varsovie au mur de la Paix situé au Champs de Mars. Quel chemin parcouru par mes deux enfants depuis un an ! Cette immersion forcée dans une guerre épouvantable qui n´ose pas dire son nom leur fait quitter trop tôt les rivages de l´enfance. Quand je les écoute à deux heures du matin envoyer en direct des messages radio diffusés à leur maman : " Tiens bon mamita bella. J´ai eu 15 en histoire. Tu vas voir comme j´ai grandi ". Je mesure à plein l´invraisembable cruauté des hommes. Ces messages sont-ils entendus? Depuis le 15 mai dernier nous n´avons aucune nouvelle d´Ingrid et de Clara. Et pourtant nous ne sommes pas les plus à plaindre. Je pense à ces dizaines de mères pratiquement sans nouvelle de leurs fils soldats, otages de la guerilla depuis plus de cinq ans et qui reçoivent de loin en loin une photo, un petit mot.Je pense à cette jeune mère du sud de Bogota qui depuis 52 mois voudrait présenter à son mari son petit garçon qu´il ne connaît pas. Nous ne sommes pas les plus à plaindre parce que quelque part nous étions préparés à affronter le difficile, voire l´irréparable. Le métier d´Ingrid est un métier dangereux, un métier à haut risque en Colombie. Dès son engagement en politique, elle n´a eu de cesse d´expliquer à ses enfants le pourquoi de son action. En combattant la corruption, en prônant la justice sociale, en fustigeant le clientélisme et le narco-terrorisme, elle savait qu´elle s´exposait. Pour elle, cet engagement est clairement une mission, un devoir, vis à vis du peuple colombien bien sûr mais aussi vis à vis d´elle même. Combien de fois l´ai-je entendu me dire :" si je ne le fais pas, je ne pourrai pas me regarder en face". J´ai toujours été ébahi par sa force de conviction, sa manière unique de nous mobiliser pour tous ses combats. Cette exigence de disponibilité qu´elle demande aux siens, elle la rend aux autres, aux sans grades, à ceux pour qui elle représente l´espoir d´un jour nouveau en Colombie. Comment ne pas me souvenir de ce soir d´été, à l´aéroport de Los Angeles en 1997, où, parce qu´elle quittait pour près d´une année ses enfants qui partaient avec moi pour Auckland en Nouvelle Zélande, elle mettait un point d´honneur à être gaie et légère. Quelques instants plus tard, l´accompagnant seul à son avion en partance pour Bogota, je me rendis compte que son visage était baigné de larmes. Elle me murmura dans un sanglot: " tu comprends, je dois y aller, la Colombie a besoin de moi." Ce soir là, j´ai su avec certitude que cette mère, viscéralement attachée à ses petits, appartenait aux êtres d´exception. De retour à la maison où nous rentrons pour le déjeuner, un appel téléphonique m´ attend. C´est Armand Burguet . Ëtonnant Armand ; professeur retraité de l´enseignement belge, passionné par les causes humanitaires, il a pris fait et cause pour Ingrid, dès son enlèvement. Pédagogue infatigable, il a créé un site Internet ( www.betancourt.info ) qui est aujourd´hui le lien de passage obligé pour toutes les bonnes volontés qui souhaitent apporter leur soutien aux otages colombiens. Grâce à lui, 450 municipalités du monde entier dont Paris, Bruxelles et Montréal ont fait d´Ingrid Betancourt leur citoyenne d´honneur. Grâce encore á son rôle d´animateur attentif, plus de 100 comités de soutien relayent notre lutte aux quatre coins de la planète. Cette formidable générosité en temps et action de la part de personnes connues ou anonymes est le levain de notre espérance. Faut-il que l´image d´Ingrid dans ce monde d´aujourd´hui si chaotique soit révélatrice d´espoir . Faut-il que son combat soit " le bon combat " pour qu´un Dominique de Villepin , écartelé entre New York, Bagdad et Abidjan trouve dans son agenda les quelques heures qui lui permettront de franchir l´Atlantique, une nuit de novembre, pour demander haut et fort à Bogota la libération de son ancienne élève de sciences politiques , pour offrir à la Colombie toute entière y compris aux FARC, l´intermédiation de la France. Comment aussi ne pas trouver un immense réconfort dans les mots du Président Chirac en mars dernier à Mont-de-Marsan quand il associait à l´occasion de la journée de la femme," de la Birmanie à la Colombie, la lutte courageuse de deux femmes exceptionnelles Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix et Ingrid Betancourt, notre compatriote". Car Ingrid est également française. Cette double appartenance a incontestablement joué un rôle dans sa carrière politique. Des personnalités aussi marquantes que Raymond Aron, Maurice Duverger ou Jean-Claude Casanova ont contribué à asseoir ses convictions sur la répartition des pouvoirs. Je me souviens combien le discours de Bayeux du Général de Gaulle, acte fondateur de la Constitution de la Vème République, retenait son attention. Je la revois dans le Caguan en février dernier quelques jours avant son enlèvement, répondant , en compagnie de deux autres candidats à la Présidence de la République, à l´invitation de l´État Major des FARC pour présenter son programme de gouvernement. C´est sans doute, de cette tribune insolite, perdue au milieu de nulle part, qu´elle a prononcé sa première allocution d´ " homme d´ État ". Que leur disait-elle? Que leur cécité , que l´absence de compromis aussi bien de leur part, que de la part du gouvernement Pastrana, conduisait le pays à l´abîme. Elle leur demandait s´ils avaient bien conscience que les petits paysans qu´ils voulaient défendre, voici près de 40 ans et pour lesquels ils avaient pris les armes , étaient aujourd´hui les premières victimes de cette guerre fratricide,nourrie par le traffic d´héroïne et de cocaïne. En effet, ce sont 2,5 millions de personnes déplacées en Colombie selon les statistiques de l´ONU qui, contraintes de quitter leur terre, viennent grossir les rangs des déshérités. Elles meurent de faim dans les bidonvilles insalubres à la périphérie des grandes villes. Ingrid ajoutait: " il n´y a pas de fatalité, que chacun fasse unilatéralement un effort ". Elle proposait alors aux FARC de ne plus pratiquer les " pêches miraculeuses " ( les enlèvements) , puis s´adressait aux représentants du gouvernement en leur suggérant " de votre côté, engagez vous a créer un salaire minimum d´insertion pour les plus démunis". Toute sa campagne présidentielle était axée sur le dialogue : " Arrêtons de nous endurcir le coeur et de nous entretuer, parlons-nous" ne cessait-elle de rappeler. Pour illustrer cette conviction, elle avait , au siège de sa campagne, placé une grande table derrière laquelle étaient installées saisissantes de réalité, les photos souriantes, grandeur nature, de tous les responsables belligérants. On se prenait alors à rêver . La nuit s´avance et les ombres s´allongent dans la ville coloniale où nous habitons. Peu à peu la rue sort de sa torpeur. Les gens s´installent sur les trottoirs pour jouer aux dominos. La musique, ici c´est le merengue ou la bachata, prend possession de l´espace. Les rythmes caribéens nous invitent à la danse... en fermant les yeux on pourrait se croire à Carthagène, à Barranquilla, mais voilà comment faire la fête quand là-bas c´est la guerre. C´est généralement l´heure où avec Mélanie et Lorenzo nous relevons nos e-mails. Des messages émouvants arrivent du monde entier et nous avons à coeur d´y répondre. Il est vrai que le livre d´Ingrid " La rage au coeur " a été traduit en Coréen, en Japonais, en Chinois... Ce qui nous frappe c´est le caractère universel des sentiments exprimés par nos correspondants. Il nous semble qu´on ressent la même émotion à Shanghai, à Sydney, à Ouagadougou ou à Buenos Aires face au combat d´Ingrid. Passées l´admiration et la compassion, deux questions reviennent sans cesse dans ces messages: " Ou en êtes vous ?" et " que pouvons-nous faire?" Où en sommes nous? Le panorama colombien ressemble à un bateau en détresse naviguant dans un océan démonté. Le President Uribe est un homme de courage, il l´a montré à Bogota et à Pasto en restant de marbre quand des roquettes ont explosé à quelques dizaines de mètres de sa tribune. Son père a éte tué par la guerilla Entre l´armée et la police, Alvaro Uribe dispose d´environ 300 000 hommes. Face à lui et contestant son autorité, trois mouvements insurgés : Les FARC, d´obédience marxiste, qui rassemblent environ 17 000 hommes, les milices paramilitaires d´extrême droite qui comptent environ 10 000 hommes et l´ELN ( Armée de Libération Nationale) avec 7 000 hommes. Paradoxalement, en dépit de leurs différences, ces trois mouvements appliquent les mêmes méthodes stratégiques: Éclatement de leurs forces sur l´ensemble du territoire ( les FARC entretiennent 60 " fronts de combats" du nord au sud et de l´est à l´ouest du pays ), enlèvements de personnalités du monde politique ou économique principalement pour obtenir le paiement de rançons ( 85% des otages de la planète sont en Colombie), relations étroites avec les narcotrafiquants auquels ils appliquent un droit de péage sur leur trafic quand ils ne sont pas eux- mêmes producteurs d´héroïne ou de cocaïne. A eux seuls,ces trois mouvements contrôlent plus de la moitié du territoire colombien. L´armée a pour première mission de défendre les grands axes de communication, les principaux sites économiques et les grandes villes. Cette situation instable paralyse l´économie du pays et les campagnes, vidées de leurs habitants, sont devenus, comme au temps des " grandes compagnies", des lieux de haute insécurité. Des pourparlers sont en cours entre le gouvernement et les paramilitaires en Colombie ainsi qu´avec l´ELN à Cuba. Des hauts et des bas rythment ces négociations. Cependant il semblerait qu´on s´achemine à terme vers un cessez- le-feu. Avec les FARC qui détiennent Ingrid, nous sommes pour le moment dans l´impasse. En raison de la recrudescence des combats depuis le 7 août dernier, le Secretariat du mouvement communique a minima, essentiellement a travers son agence d´information Anncol. Le dernier communiqué est récent. Il date du 11 février dernier. Le gouvernement du président Uribe, répondant en cela à nos demandes, avait institué, fin janvier, une commission exploratoire, formée de deux ecclesiatiques et d´un ancien ministre du travail du gouvernement Pastrana. Cette commission avait pour mission de prendre contact avec le groupe insurgé en vue d´un accord humanitaire. Dans leur dernier communiqué, les FARC rejettent clairement la commission exploratoire et réclament la mise en place d´une commission de négociation pour un accord humanitaire, formée de hauts responsables du gouvernement. Ils précisent qu´une zone démilitarisée ( dont ils n´indiquent pas la dimension ) doit être ménagée à fin d´assurer la sécurité des négociateurs désignés par les deux parties. Enfin, ils rappellent que contre la libération des militaires, des gouverneurs, des députés, de l´ex-ministre Echeverri et de l´ex-candidate présidentielle Ingrid Betancourt, ils exigent la libération de tous les guerilleras et les guerilleros appartenant à leur mouvement et actuellement détenus dans les prisons colombiennes. L´échange des prisonniers devra avoir lieu sur le territoire colombien. Les derniers attentats de Bogota et de Neiva ne nous aident pas. Le Vice- Président Santos s´est peut être un peu trop hâtivement chargé de responsabiliser les FARC, notamment pour celui de Bogota. Tout en rejetant catégoriquement, comme Ingrid, les méthodes criminelles et abominables employées par les FARC, je souhaiterais préciser ici, qu´au tableau noir de la violence, les statistiques indiquent que 85% des victimes sont le résultat d´opérations menées par l´armée, la police ou les paramilitaires. La Ministre de la Défense, Marta Lucía Ramirez de Ríncon, s´est rendue récemment à Washington pour demander au Département d´État un accroissement substantiel de l´aide américaine. Gageons qu´elle ait été entendue. Cela écrit, et peut-être est-il nécessaire de le marteler, l´option militaire visant à éradiquer les guérillas en Colombie paraît sans issue. Les experts du Pentagon, et cela a éte publié dans la presse colombienne, estiment que pour venir à bout des mouvements séditieux, il faudrait que les forces militaires engagés s´élèvent à près d´un million d´hommes, assistés de milices villageoises armées au nombre minimum de 250 000 fusils. Face à ces constats, que pouvons-nous faire? A l´image d´Ingrid, nous ne devons pas cesser de rappeler que seul le dialogue entre toutes les parties participantes au conflit colombien pourront guider ce pays que nous aimons tant vers les chemins de la paix et de la réconciliation nationale. Ce n´est pas un exercice facile. La Communauté Internationale a, dans ce processus, un rôle majeur à jouer notamment en apportant un soutien indéfectible à toute possibilité d´accord humanitaire. En l´espèce, il faut que tous les pays amis de la Colombie encouragent le Président Uribe a nommé le plus rapidement possible une commission de négociation acceptable par les FARC. Ce premier pas pourra conduire à d´autres pas qui pourront peut-être nous rapprocher de la paix. De la même manière, il faut que les FARC, et là je m´adresse nommément à Raul Reyes, chargé des relations extérieures du Secrétariat Général, manifestent des signes concrets et unilatéraux de bonne volonté. La cessation immediate de tout enlèvement ou l´arrêt annoncé de tout attentat contre des objectifs civils seraient interprétés de manière favorable par les enceintes internationales et pourraient permettre de renouer des contacts positifs. Tous, y compris les FARC, nous devons avoir à l´esprit qu´il faut impérativement sauver Ingrid parce que la Colombie a désespérément besoin de personnes comme elle, capable de concilier l´inconciliable, parce qu´Ingrid, dans ce monde de tempêtes est un phare, une certitude qui montre la route à suivre et éclaire nos consciences.
Fabrice Delloye Père des enfants d´Ingrid |
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